Section de Corbeil-Essonnes

Section de Corbeil-Essonnes
Accueil
 
 
 
 

À votre santé : les dispensaires sociaux dans la Grèce en crise

Interview de Manolis Kosadinos, médecin, membre du collectif de solidarité France-Grèce pour la santé et du SYRIZA, à la suite de son invitation au stand de Corbeil à la fête de l’Huma 2013.

1.Qui a été à l’initiative de la création des dispensaires sociaux ? Quelle était la motivation de leur création ?

Les dispensaires sociaux se sont créés en Grèce à l’initiative de citoyens et de professionnels de la santé dans le but d’offrir des soins de santé aux personnes n’ayant pas les moyens de se soigner dans le cadre du système de santé officiel, public ou privé. Leur création a été sollicitée par l’émergence croissante du phénomène de personnes sans assurance maladie. La cause principale de ce phénomène est le chômage de masse qui frappe aujourd’hui la Grèce, les fermetures d’entreprises (notamment de petites entreprises) consécutives à la récession qu’ont imposé au pays les plans de la Troïka (UE-FMI-BCE), la déconstruction sauvage des droits sociaux et du système public de santé. La situation n’est pas près de s’arranger – bien au contraire – et les sources officielles même admettent aujourd’hui que 30% de la population est sans couverture sociale. Ce chiffre pourrait être encore pire en réalité et sans prévision d’amélioration.

2.Quelle est la mission d’un dispensaire social en Grèce aujourd’hui ? Comment fonctionne-t-il ?

Un dispensaire social est une structure de soins qui s’adresse à ceux de nos concitoyens qui ne sont pas ou plus assurés sociaux ou qui n’ont pas les moyens pour financer leur soins, partie à charge ou totalité. Un dispensaire social est cependant avant tout une structure militante qui lutte pour l’accès de toutes et de tous aux soins et pour la mise en place d’un système public de santé gratuit et de qualité.

Les dispensaires sociaux participent donc à toutes les petites ou grandes mobilisations en synergie avec les syndicats ou collectifs des salariés de la santé, les collectifs de patients, avec les mouvements qui revendiquent la réappropriation et la repolitisation des espaces publics.

Il peut s’agir parfois d’actions ponctuelles pour l’admission en hôpital d’un tel patient ou bien pour le respect des droits d’un patient ou de groupes de patients.

Les dispensaires sociaux ont des fonctionnements différents selon l’histoire particulière de chacun et les conditions locales. D’une manière générale, leur objectif est d’offrir des soins médicaux ou dentaires par des spécialistes compétents, des soins infirmiers ou paramédicaux, des traitements médicamenteux gratuits par le biais de pharmacies sociales qui existent pratiquement dans chaque dispensaire.

Outre la présence des permanents, les dispensaires sociaux s’appuient aussi sur des partenariats bénévoles en réseau entre les dispensaires sociaux et des professionnels ou des unités de soins du service de soins privé ou public.

3.Qui finance les dispensaires ?

Les frais des dispensaires sont réduits au minimum des frais fonctionnels, compte tenu que le poste de dépenses le plus important, celui des salaires, n’existe pas, puisque la totalité des intervenants sont bénévoles. Pour se faire une idée : ces frais fonctionnels s’élèvent, pour le plus grand dispensaire social, celui de Thessaloniki, à 4000 euros mensuels environ. Cette somme est réunie par des dons de citoyens anonymes ou de collectifs et par des recettes d’actions sociales ou culturelles (concerts, théâtre, kermesses) organisées par ce dispensaire. Il est arrivé que le dispensaire de Thessaloniki soit pour un moment en budget excédentaire, ce qui lui a permis de financer d’autres dispensaires qui n’ont pas encore atteint ce niveau d’organisation.

Les subventions par des compagnies privées ou des organismes étatiques ne sont pas acceptées.

Ces règles de fonctionnement sont valables pour tous les dispensaires sociaux qui se réclament d’inspiration solidaire et militante et non pas caritative ou religieuse.

4.Comment est choisi le personnel médical et paramédical qui travaille dans ces dispensaires ? Sont-ils des bénévoles ou des salariés ?

Il n’existe pas de personnel des dispensaires mais des permanents et des intervenants tous bénévoles, des citoyens qui se sont eux-mêmes choisis pour faire front ensemble contre la catastrophe humanitaire qui menace aujourd’hui la Grèce.

On conçoit ainsi que la planification de l’action des dispensaires n’obéît pas à une logique gestionnaire mais à une logique militante. Les décisions sont prises au cours d’Assemblées générales qui ont lieu régulièrement.

Certains dispensaires sociaux sont co-fondés par des acteurs associatifs, syndicaux ou professionnels et sont dotés d’un comité d’administration qui inclut des représentants des acteurs collectifs qui ont participé à leur création.

5.En tant que médecin, et d’après l’expérience de tes collègues qui travaillent dans ces dispensaires, le rapport soignant-patient est-il différent dans les dispensaires sociaux par rapport aux dispensaires et hôpitaux « classiques » ?

D’après les éléments que je vous ai donné ci-dessus, il en découle que le rapport soignant-soigné est radicalement différent. Les patients, tout au moins ceux parmi eux qui en ont la capacité, participent activement à la vie des dispensaires, au travail quotidien, aux assemblées, aux mobilisations, dans une logique autogestionnaire.

Certains pourraient avancer qu’il existe une contradiction entre la logique égalitaire d’autogestion et l’asymétrie du rapport soignant/soigné. En effet, la place du soignant est une place d’autorité, investie d’un savoir qui n’est pas accessible à tous, et l’asymétrie est davantage marquée par la souffrance du patient. Cependant la dynamique qui naît par la transformation du désarroi en espoir et en volonté de participation fait apparaitre des compétences nouvelles et révèle des savoirs, notamment chez des femmes et des personnes sensibilisées au soin. Ceci s’est déjà rencontré lors d’autres expériences autogestionnaires, notamment au Venezuela.

6.À quel endroit sont implantés les dispensaires (quartiers, villes, villages) ? Existe-t-il des critères particuliers de choix du lieu d’implantation ?

Les dispensaires sociaux font partie d’un plus vaste mouvement de réappropriation de l’espace public.

De ce fait ils s’implantent dans des lieux à vocation publique ou dans des lieux dont le caractère public est menacé : espaces fonciers publics menacés de privatisation (Elliniko), espaces syndicaux (Thessaloniki, Chania), municipaux (Kozani), écoles (Patissia), espaces urbains menacés d’abandon par la crise.

Les dispensaires sociaux sont des structures militantes. De ce fait il n’existe pas de projet de couvrir l’ensemble du territoire par un réseau de dispensaires sociaux à l’instar d’un projet de santé publique d’État, tel qu’il existe par exemple en France. La position adoptée par les dispensaires est qu’ils constituent un réseau provisoire, censé disparaître lorsque le renversement du jeu politique en Grèce permettra la consolidation et le développement d’un véritable système de santé, financé par les recettes publiques.

Il existe aujourd’hui environ une trentaine de dispensaires sociaux implantés dans beaucoup de grandes et de petites villes, dans plusieurs quartiers urbains. Un projet est en cours pour mettre en place une coordination nationale plus efficace. Les dispensaires sociaux accueillent environ 40000 patients par an, ce qui est marginal par rapport aux besoins totaux de la population, mais leurs pratiques fonctionnent comme aiguillon pour la mise en place dans un avenir que nous espérons proche d’un nouveau type de politique sanitaire dans le pays.

7.Explique-nous le lien des dispensaires avec l’état de santé général de la population grecque aujourd’hui.

L’état de santé de la population grecque s’est beaucoup dégradée depuis la mise en place des politiques d’austérité imposées par la Troïka.

L’espérance de vie a reculé, la mortalité infantile s’est accrue, des maladies que l’on considérait disparues comme le paludisme sont réapparues, la mortalité des maladies chroniques comme le cancer, le diabète et les maladies cardiovasculaires a augmenté, la séropositivité HIV a augmenté, les suicides ont augmenté de manière très significative. La qualité de vie des patients s’est dégradée. D’une manière générale la souffrance s’est répandue et s’est intensifiée parmi le peuple grec.

Ces faits ne devraient étonner personne. On les retrouve régulièrement dans toutes les sociétés en crise au cours des dernières décennies. On les retrouve dans nombre de pays d’Europe, même du nord à un moindre degré, depuis l’apparition de la crise en 2008. Nombre de publications scientifiques traitent ce sujet. Parfois les chiffres ne sont pas concordants mais ceci est dû à des divergences de méthodologie. Au-delà des chiffres, les phénomènes de souffrance et de désarroi font le quotidien de la société grecque et c’est bien cette expérience douloureuse qui a mobilisé toutes les personnes qui s’engagent aujourd’hui dans le mouvement des dispensaires sociaux.

8.Explique-nous en grandes lignes le fonctionnement du système de santé en Grèce et la place des dispensaires sociaux dans ce cadre.

En Grèce on a assisté depuis les années 1970 à une augmentation constante des dépenses pour la santé. Cette tendance a été la conséquence de la croissance économique, de l’ascension sociale d’une partie des classes populaires, enfin de la tendance à la convergence vers le modèle de consommation et d’organisation sociale prévalent dans le monde occidental.

À partir de 1981, un système national de santé a commencé à se mettre en place par l’institution du médecin hospitalier à activité publique exclusive, la création de centres de santé ruraux, le remboursement d’une partie importante des soins pharmaceutiques. 

Ce système a cependant évolué en pérennisant certaines distorsions structurelles : une très grande partie des dépenses de santé notamment pour les soins ambulatoires a continué d’être payée de la poche des particuliers, le système d’assurance maladie est resté très compliqué avec le fonctionnement simultané de 39 caisses distinctes, il a persisté une inadéquation entre les besoins et les moyens, aussi un déséquilibre entre soins primaires, prévention, soins secondaires, soins de réadaptation. L’absence de formation et de coordination des personnels de gestion a paralysé la planification. Le clientélisme a empoisonné les relations au sein des différents services. Enfin, la tendance à la consommation et à l’enrichissement facile, impulsée par l’arrivée de l’euro et des subventions européennes, a occasionné une inflation des dépenses sans stricte correspondance avec l’efficacité sanitaire.

Relativement aux autres pays européens le taux de dépenses publiques de santé est resté faible en Grèce. Le financement de ce système était mixte, à la fois étatique et par les caisses d’assurance maladie, en budget global, sans prix de journée ubiquitaire, l’état assumant une part variable des dépenses hospitalières selon le budget alloué par chaque gouvernement.

Malgré ces distorsions, le système de santé et de protection sociale a évolué vers des normes de qualité convergentes à celles des autres pays européens par rayonnement des modèles et sous la pression de l’opinion publique et des revendications sociales. L’accès d’un nombre croissant de personnels aux enseignements supérieurs et de troisième cycle a également favorisé l’amélioration du fonctionnement.  Toutefois le défaut principal est resté l’absence de planification.

La crise a occasionné de manière très brutale une réduction réelle de 40% des dépenses pour les hôpitaux publics alors que la demande de soins s’est trouvée augmentée.

Hormis les mesures budgétaires, les autres réformes du système de santé ont eu un effet marginal sur la santé et n’ont pas réussi à produire l’optimisation qui était recherchée. La fusion de plusieurs caisses d’assurance maladie disparates, bien que nécessaire, n’a pas porté les résultats escomptés car elle s’est faite de manière hâtive et sans préparation. Au passage, les cotisations des travailleurs assurés par les caisses les mieux portantes ont été confisquées sans aucune contrepartie.

L’aspect le plus grave de la dégradation du système de santé est la déclaration par le ministre Loverdos du PASOK du refus de soins pour les patients en situation précaire comme principe obligatoire de fonctionnement des hôpitaux publics, à l’encontre de leur mission et de la déontologie médicale. Déclaration qui a été suivie par sa mise en œuvre immédiate par lui-même et par ses successeurs, poussant un grand nombre de gens dans la situation désastreuse de ne plus pouvoir se soigner. La volonté de désobéissance de la part des salariés de la santé, parfois victorieuse, se heurte à toutes sortes de menaces et d’intimidations de la part des directions d’établissements et des autorités. 

Cette situation de catastrophe humanitaire imminente a créé  la nécessité d’existence des dispensaires sociaux.

9.Comment peut-on aider les dispensaires à se développer et à accomplir leur mission ?

Il ne faut pas perdre de vue que l’engagement des dispensaires sociaux est à la fois humaniste et politique.

De ce fait, la solidarité envers les dispensaires doit se développer sur ces deux axes. Aujourd’hui les dispensaires sociaux font l’objet d’occultation de leur travail de la part des autorités et des médias soumis et  aussi de pressions diverses car ils dérangent le pouvoir en place.

Il faudrait donc faire connaître largement le travail des dispensaires ainsi que les causes et conditions qui le rendent nécessaire.

Les problèmes contre lesquels luttent les dispensaires sociaux (exclusion des patients, fermetures d’hôpitaux et d’unités de soins, précarité sociale) sont parfaitement compréhensibles par les opinions publiques des autres pays européens car des problèmes similaires, même si à degré atténué, existent aussi chez eux.

La coordination et le jumelage de ces luttes à travers les frontières aura certainement un effet amplificateur réciproque.

L’appel aux élus nationaux, locaux, européens donnera à ce mouvement, et au problème de la santé en Europe en général, la visibilité dont il a besoin pour se prémunir contre des actions de sabordage ou d’intimidation que le pouvoir en place en Grèce n’hésiterait pas à imposer. Récemment, l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe a attribué un prix d’excellence au dispensaire d’Elliniko ; cette reconnaissance n’est pas seulement symbolique, elle est utile à la défense et la survie du dispensaire.

La solidarité concrète est tout aussi fondamentale. La collecte de fonds par le biais du collectif  Solidarité France Grèce pour la Santé, de collectifs locaux, ou directement sur le compte des dispensaires ou d’associations qui les soutiennent (comme l’association « Solidarité pour Tous », parrainée par SYRIZA, la Coalition de Gauche Radicale) leur donne des moyes pour continuer leur travail.

La collecte et le convoi de matériel médical, paramédical ou dentaire (appareils d’examen, mobilier médical, matériaux de dentisterie, matériel d’appareillage d’orthopédique etc.) apporte une aide substantielle à leur fonctionnement et aux patients qui y sont soignés. En juin dernier, une délégation du collectif  Solidarité France Grèce pour la Santé a accompagné le convoi d’un cabinet dentaire et d’outils d’examen à l’occasion de l’Alter-Sommet qui s’est tenu à Athènes. Ce matériel est utilisé aujourd’hui au dispensaire social de Corinthe.

Le convoi de médicaments se heurte aujourd’hui à la règlementation qui régit en Grèce l’importation de médicaments et ne peut se faire que sous responsabilité individuelle.

Toutes ces propositions ne sont que des pistes, à élargir et à enrichir par la créativité des personnes solidaires et des collectifs locaux.  Le contact direct dans la mesure du possible avec les intervenants des dispensaires, soit par le déplacement en Grèce, soit par l’invitation des intervenants grecs en France, permettra aux uns et aux autres d’avoir des perceptions directes des situations et c’est la voie que nous avons choisie dans notre collectif.

Vous pouvez, en visitant le site du collectif  Solidarité France Grèce pour la Santé (http://solidaritefrancogrecque.wordpress.com ) avoir un aperçu de nos activités, des activités des collectifs de province, consulter notre documentation écrite et audiovisuelle, signer nos pétitions, apporter votre aide financière, enfin vous informer en direct et en français sur les plus récentes évolutions de la situation sanitaire en Grèce et

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.

 
Parti communiste français - Section de Corbeil-Essonnes 69 rue d'Angoulême - Impasse Delcourt 91100 Corbeil-Essonnes pcfcorbeil91@gmail.com